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En Russie, la Flamme Vacillante du Souvenir Des Victimes du Goulag

De notre correspondante à Moscou,

C’est une entrée banale d’immeuble dans une rue passante du centre-ville de Saint-Pétersbourg. Il faut connaître l’histoire de ce 19 rue Pouchinskaya ou y être guidé, pour avoir l’œil attiré par trois plaques en acier de 11 sur 19 centimètres, juste au-dessus de la sonnette sur le mur. Sur chacune, un petit carré vide comme une photo manquante sur une pièce d’identité, et quelques lignes gravées, comme celles-ci : « À la mémoire d’Anatoly Gadzevich, ingénieur né en 1895. Arrêté en août 1937, fusillé en novembre de la même année, réhabilité en 1964. »  

Il s’agit de l’une des toutes premières plaques installée dans la ville par le mouvement citoyen « Dernière adresse ». Un collectif d’historiens et défenseurs des droits de l’homme lancé il y a 10 ans en collaboration avec Mémorial (ONG dissoute le 28 décembre 2021 par la justice russe) pour signaler les dernières adresses de ces hommes et de ces femmes broyés par la répression sous Staline.

L’un de ces militants, un des rares encore présents en Russie et décidé à s’exprimer, est Boris Vichnievsky. Sous le porche de l’immeuble, ce député Labloko (parti d’opposition) de l’assemblée locale de Saint-Pétersbourg précise : « Il faut prêter attention à cette caractéristique si triste : c’est que presque toutes ces plaques ont un très petit écart entre la date à laquelle la personne a été arrêtée et celle à laquelle elle a été abattue. Ici, c’est en moyenne entre un mois et à peu près trois mois. Cela signifie qu’il n’y a pas eu d’enquête ou de procès normaux. Les gens ont simplement été fusillés, très souvent à l’issue de décisions de soi-disantes troïkas ou de réunions spéciales. Les trois plaques de cette adresse marquent un pic de répression, la fin de l’année 1937, 1938, lorsqu’un grand nombre de personnes ont été tuées sans aucune preuve de leur culpabilité. »

Artistes, ingénieurs, ouvriers, célèbres ou inconnus à leur époque ou aujourd’hui… Aux descendants de ceux qui ont ensuite été réhabilités – et seulement ceux-là –, « Dernière adresse » continue de proposer ces lieux de mémoire pour les familles comme pour l’histoire du pays. 

Faire perdurer la mémoire pour l’honneur

Nicolas Zikov reçoit dans l’appartement familial à Saint-Pétersbourg. Ce conservateur de musée raconte l’histoire de sa famille, l’une des rares où malgré le couvercle de la peur, la répression n’a jamais été tue. Son arrière-grand-père et son grand-père en ont été victimes. « J’ai 46 ans maintenant », dit-il dans un français parfait. « Je suis donc deux fois plus âgé que mon grand-père qui est mort à 23 ans. » La famille Zikov s’est toujours battue pour réhabiliter la mémoire des hommes déportés au goulag.

« Dans ma famille, on a toujours su que les arrestations n’étaient pas dues à quoi que ce soit que quelqu’un ait pu faire, raconte Nicolas Zikov. Que ce sont des régimes politiques qui en sont à l’origine, mais pas des faits. Ce n’était même pas une question de tout faire pour essayer d’aider mon arrière-grand-père dans le camp. Quand ma famille a réussi à trouver où il était, elle a envoyé chaque semaine un colis avec de la nourriture, du thé, des cigarettes, des vêtements. Chaque semaine, elle a envoyé, envoyé, envoyé… Nous avons désormais retrouvé une partie de ces courriers, c’est une grande boîte de centaines de cartes postales. J’ai hérité de cette boîte, et je la garde, comme un lien que personne ne peut couper. » Sa grand-mère sous l’Union soviétique s’est aussi saisie de chaque moment, chaque interstice possible, pour parler de la mémoire des hommes déportés de la famille.

C’est que, tout autant que le souvenir à préserver d’un ancêtre emporté par l’immense violence de l’histoire, c’est une question d’honneur : le qualificatif de « traître » ou d’ « ennemi du peuple » donné sous Staline ou attribué aujourd’hui, reste marqué du sceau de la honte et de l’opprobre social.

« Deux plaques ont été faites pour mes deux ancêtres au tout début du mouvement « Dernière adresse », détaille Nicolas Zikov. « Mon arrière-grand-père était très connu, il était le mari d’Akhmatova [Anna Akhmatova est une des plus grandes poétesses russes du XXe siècle, NDLR], un très grand historien d’art et ami notamment de Malévitch [peintre russe, un des premiers de l’art abstrait], arrêté en 1949 quand il avait 60 ans. Il est mort en 1953 ; nous avons retrouvé sa tombe en 1980 dans la région de Komi, dans ce qu’on appelle le « cercle de l’enfer des goulags ». Mon grand-père est lui né en 1920 et il a été arrêté en septembre 1941 pendant la guerre alors qu’il faisait son service militaire. Il est mort en 1943 dans un camp près de Koursk. Pendant toute la guerre, jamais notre famille n’a su qu’il avait été arrêté, on pensait qu’il avait disparu. Il a fallu attendre 1990 pour qu’on sache ce qui s’était passé. »

C’est la mère de Nicolas Zikov qui s’est lancée dans les recherches et a fouillé les archives jusqu’en Sibérie à Irkoutsk. Son père n’a pas de tombe. Les morts aux goulags ont pu être jetés dans des fosses communes, les traces ensuite effacées, parfois au tracteur. La plaque, dit Nicolas Zikov, « c’est un petit signe pour dire qu’il a existé ».

Plus de 1 200 plaques dans toute la Russie

« Dernière adresse » compte à son actif aujourd’hui 434 plaques à Saint-Pétersbourg, 643 à Moscou et au total 1 211 dans toute la Russie. Une minuscule goutte d’eau dans l’océan des millions de victimes des répressions staliniennes et pourtant, pour certains, une goutte d’eau de trop. La nuit, des mains anonymes arrachent ces plaques. C’est ce qui est arrivé à celle dédiée à Yefim Solomonovitch dans la capitale russe en août dernier, ainsi qu’à beaucoup d’autres.

C’est en effet cette nuit-là un lieu de mémoire unique qui a été visé : la « maison des spécialistes », un immeuble dans lequel des appartements avaient été attribués essentiellement à des ingénieurs pour mérites exceptionnels, mais aussi à ce qu’on appelait alors « l’intelligentsia créative ». Cent-cinquante appartements, 40 plaques. Boris Kovarsky, l’arrière petit-fils de Yefim Solomonovitch a fait les comptes : « Tous les trois appartements, il y a eu quelqu’un de réprimé. Quant à la disparition de la plaque de mon ancêtre, je l’ai vécue comme une insulte personnelle. Pour moi, c’est la même chose que si quelqu’un venait sur la tombe d’un de ses parents et la retrouvait détruite. »

Cet informaticien de 31 ans qui s’est plongé dans l’histoire familiale est lui aussi issu d’une de ses rares lignées où on parlait de ce qui s’était passé. « La plupart des informations sur mon arrière-grand-père, raconte-t-il d’un ton calme et posé dans un café de la capitale russe, je les ai apprises de mon père. On ne m’a pas emmené dans un coin et chuchoté à l’oreille “ton arrière-grand-père a été fusillé”. Non, ça vient de nos conversations de famille. »

Et quelles conversations… L’autre grand personnage de son histoire, c’est son grand-oncle Ilya Solomonovich. Lorsque son père Yefim Solomonovich a été arrêté, il n’était qu’un adolescent de même pas 13 ans. Il l’a vu emmené par un soldat armé d’un fusil en rentrant de l’école ; cela malgré le fait qu’il était invalide de guerre, défiguré et touché aussi à la jambe et au bras.

« Même à l’époque dangereuse du stalinisme, alors qu’il était encore enfant, il essayait d’écrire des lettres à Staline pour connaître des détails sur son père », raconte Boris Kovarsky. « Puis il s’est porté volontaire pour le front alors qu’il avait encore moins de 18 ans. Il a triché sur son âge pour être pris comme volontaire. Et après son retour de la guerre gravement blessé, puisqu’il avait donné sa santé pour l’État, il était sûr qu’il avait le droit d’exiger des choses. C’était un homme étonnamment énergique et il a déployé beaucoup d’efforts pour restaurer la mémoire de son père. Il a achevé sa réhabilitation presque immédiatement après la mort de Staline et a ensuite rassemblé des documents et communiqué avec des écrivains qui, par exemple, ont écrit sur l’usine de SevKabel, dont mon arrière-grand-père était le directeur. Afin de restaurer exactement une mémoire juste de lui. »

Absence d’enquête officielle

Boris Kovarsky sait que son intérêt était plus libre de s’exprimer parce qu’il est né à la chute de l’URSS, en 1991. « Dans les années 2000-2010, nous discutions librement de ces sujets, reconnaît-il. Et comme je voulais connaître de plus en plus de détails, le reste, je l’ai appris plus tard dans les archives. »

Malgré tout ce travail de mémoire, la famille cherche aujourd’hui encore une partie de la famille éparpillée par l’histoire. Efim Solomonovich avaient deux frères : l’un a émigré en Belgique, l’autre personne ne sait où. Sur la plaque arrachée qui lui était dédiée figuraient ces informations : arrêté le 25 octobre 1937, fusillé le 27 novembre de la même année, réhabilité en 1957. Elle avait été installée le 19 décembre 2021. Soit très exactement 9 jours avant la dissolution de Mémorial, organisation partenaire du collectif « Ancienne adresse », composé de citoyens historiens. 

Devant la Cour suprême, le procureur avait notamment reproché à Mémorial d’avoir « créé une image mensongère de l’URSS comme État terroriste » et d’avoir noirci la mémoire du pays pendant la « Grande Guerre patriotique ». La décision de dissolution a elle été officiellement présentée comme la conséquence de l’omission par l’ONG de s’identifier comme « agent de l’étranger » dans certains documents.

Qui arrache les plaques de « Dernière adresse » la nuit ? En l’absence d’enquête officielle, les familles sont très prudentes dans leur expression… À Saint-Pétersbourg, Boris Vichnievsky, militant politique de 67 ans au cuir tanné, lui, est plus tranchant. « Je pense que ce sont probablement des gens qui ne sont pas très instruits, mais qui sont extrêmement fidèles à l’État. Il y a une phrase célèbre qui dit “ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter”. Je suis tout à fait sûr que la lutte contre la présence de ces plaques, à laquelle nous assistons, est déclenchée par ceux qui veulent que le passé soit oublié, afin que les gens oublient que leur État pratiquait une répression de masse. De cette façon, il est plus facile de mener à bien la répression aujourd’hui. Oui, les gens ne sont pas encore fusillés. Oui, jusqu’à présent, nous ne parlons que d’emprisonnement, mais très souvent à des peines monstrueusement longues, allant jusqu’à 25 ans. Ce sont déjà des termes tout à fait comparables, dépassant parfois même ceux de l’époque des répressions staliniennes. »

Le retour des statues de Staline ou de Djerzinski

Le pouvoir aujourd’hui ne nie pas les répressions soviétiques mais les minimise, en les présentant comme une tragédie sans réel coupable. En parallèle, il glorifie chaque jour un peu plus la puissance géopolitique et militaire de l’URSS. Et depuis l’envoi de soldats russes en Ukraine, promeut particulièrement une image qu’il souhaite « plus positive » de Staline, celle notamment d’un dirigeant présenté – singulièrement dans les manuels d’histoire de cette rentrée scolaire 2023 – comme un bon chef de guerre. Ce phénomène est lui aussi tangible dans l’espace public. L’inauguration des statues de Staline a en effet connu un nouveau coup d’accélérateur depuis le 24 février 2022. Le premier avait eu lieu après l’annexion de la Crimée en 2014.

Selon plusieurs organisations qui tentent de faire les comptes, au total 95 monuments à la gloire de Staline sont apparus dans 40 régions de Russie depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. On en répertoriait 5 dans les années 1990.

On voit même désormais réapparaître celle de Djerzinski, le fondateur de la Tcheka, la féroce police politique de l’URSS. Le 10 septembre 2023, la statue d’un des principaux artisans de la « terreur rouge », et architecte du système répressif soviétique, a été inaugurée à grands renforts d’images à la télévision d’État. Pas exactement dans l’espace public toutefois : dans la banlieue de Moscou, au siège du SVR, les services de renseignements extérieurs, sur un territoire classé « secret ». Leur patron, cité par les agences d’État,  y a salué à cette occasion la mémoire d’« un étalon d’honnêteté, de dévouement et de fidélité au devoir. »

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