Radicalisation : “Les terroristes ne sont pas des malades mentaux”

 

Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, souhaite une mobilisation des psychiatres français pour mieux lutter contre le terrorisme. Pour ces derniers, la réponse n’est pas si simple. Le lien entre maladie mentale et terrorisme n’est pas établi.

Afin de lutter contre la menace terroriste, Gérard Collomb a évoqué à plusieurs reprises en ce mois d’août la piste psychiatrique. Selon le ministre de l’Intérieur, à peu près un tiers des personnes signalées pour radicalisation dans le FSPRT (fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation) “présentent des troubles psychologiques”.

Le ministre français de l’Intérieur a déclaré vouloir mobiliser les hôpitaux psychiatriques et les psychiatres “pour identifier les profils qui peuvent passer à l’acte”. Il a cité en exemple le cas de l’homme qui, lundi 21 août, a tué une personne et en a blessé une autre à Marseille en fonçant sur deux Abribus à bord d’une camionnette. “Il sortait de clinique psychiatrique. Il avait des antécédents de prison et il assassine une personne. Il faut réfléchir sur ce genre de prisme”, a expliqué le ministre.

Ces déclarations n’ont pas manqué de faire réagir de nombreux spécialistes, qui dénoncent cette recherche de potentiels terroristes à travers un examen psychiatrique. Interrogé par France 24, le psychanalyste et professeur à l’université Paris Diderot Fethi Benslama estime que les problèmes mentaux n’expliquent pas le passage à l’acte des terroristes.

France 24 : Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a déclaré qu’environ un tiers des personnes signalées pour radicalisation présentent des troubles psychologiques. Que vous inspirent ces propos ?

Fethi Benslama : Je me suis demandé d’où il tenait ces données. Je ne sais pas sur quoi est fondé ce chiffre. Le fichier sur la radicalisation n’est en effet pas ouvert aux chercheurs. Nous demandons à y avoir accès depuis deux ans. Le ministre de l’Intérieur a des statistiques qui lui sont communiquées par ses services, mais quelles compétences ont ces derniers pour juger si ces personnes ont des troubles psychologiques ou pas ? Plutôt que de conserver ces informations, il faut les transmettre aux chercheurs. Un conseil scientifique sur la radicalisation a été mis en place par le gouvernement précédent. C’est à cette structure que revient l’analyse des données.

Le ministre de l’Intérieur a également déclaré vouloir mobiliser les hôpitaux psychiatriques et les psychiatres pour identifier les profils qui peuvent passer à l’acte. Qu’en pensez-vous ?

C’est une absurdité. Certains malades psychiatriques sont en effet amenés à commettre des actes violents, mais ils sont peu nombreux par rapport à la majorité qui a commis de tels actes. Je crois que les psychiatres ont raison de ne pas adhérer à cette analyse. D’ailleurs, on ne voit pas comment cela peut fonctionner. Il s’agit de faire un signalement chaque fois qu’un malade délire ou tient des propos par rapport à l’actualité ? Ceci dit la loi le prévoit déjà. Nous n’avons pas besoin de dispositif particulier. Quand un psychiatre estime qu’une personne est susceptible de commettre un crime, il la dénonce. Dans le cas contraire, il est passible de poursuites. Pour le reste, il est tenu au secret professionnel.

Comment  détectez-vous les signaux d’un crime potentiel ?

C’est très compliqué, mais disons que certaines personnalités sont très dangereuses. Les psychiatres savent les diagnostiquer. Mais ils représentent une minorité, on ne peut pas en tirer une règle générale sur la prévention du terrorisme. Les terroristes ne sont pas des malades mentaux. Il y a en plus une confusion entre maladies mentales et troubles psychiques. Les maladies mentales sont traitées par la psychiatrie. Et de nombreuses personnes présentent des troubles psychiques, elles n’en deviennent pas pour autant des terroristes. Sinon, on aurait des centaines de milliers de passages à l’acte.

Le passage à l’acte est quelque chose d’individuel. Il n’obéit à aucun des facteurs qu’on essaye de faire apparaître comme déterminant. Il y a quelque temps, on disait que c’était parce qu’ils venaient des banlieues, maintenant on parle de troubles mentaux. À chaque fois, on fait d’une particularité, une généralité. On essaye de trouver une explication générale là où il n’y en a pas. L’acte violent est un acte subjectif, individuel, au cas pour cas. S’il y avait la possibilité d’un repérage systématique et bien je crois que les services de renseignements l’auraient utilisé.

Pensez-vous qu’il y ait toutefois des choses à améliorer et si oui dans quel sens ?

Il faut vraiment que le ministre de l’Intérieur donne accès aux chercheurs au fichier du FSPRT qui recense plus de 17 000 personnes et qu’on puisse en tirer des enseignements. Il se pourrait très bien qu’il y ait une forte propension de gens qui souffrent de troubles psychiques, mais on ne le sait pas pour l’instant. Pour améliorer la prévention, il faut passer par la connaissance. Il n’y a pas d’autres solutions. Il faut l’ouverture de ces fichiers, mais dans un cadre strict.

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