Comprendre la crise des Rohingya en Birmanie

Source : Internet

 

L’ONU estime que près de 379 000 personnes ont fui le pays depuis le regain de violences avec l’armée le 25 août. Le conseil de sécurité de l’ONU doit se réunir mercredi pour discuter du dossier.

En près de deux semaines, ils sont quelque 379 000 Rohingya à avoir fui la Birmanie pour trouver refuge au Bangladesh, échappant ainsi aux violences qui frappent l’Etat d’Arakan (appelé Rakhine par le gouvernement). Quelle est l’origine de cette crise qui dure depuis des dizaines d’années ?

D’où viennent les Rohingya ?

Un peu plus d’un million de Rohingya vivent actuellement dans l’Etat d’Arakan, dans le nord-ouest de la Birmanie. Ces musulmans sunnites vivent dans un pays où plus de 90 % des 52 millions d’habitants sont bouddhistes.

Comme le rappelle Le Monde diplomatique, certains historiens considèrent que les Rohingya descendent de commerçants et de soldats arabes, mongols, turcs ou bengalis convertis à l’islam au XVe siècle.

Dans le pays, l’origine même du nom de « Rohingya » est controversée. Les historiens birmans soutiennent que personne n’en avait entendu parler avant les années 1950. Ceux-ci renforcent la position du gouvernement, qui estime que les Rohingya sont arrivés au moment de la colonisation britannique, à la fin du XIXe siècle, et qu’ils sont donc des émigrés illégaux du Bangladesh voisin.

Apatrides depuis 1982, victimes de nombreuses restrictions

Une loi de 1982 instaurée par la dictature militaire a rendu les Rohingya apatrides. Ils n’ont pas été reconnus comme faisant partie des cent trente-cinq ethnies répertoriées en Birmanie. Aujourd’hui encore, le gouvernement birman ne reconnaît que les « races nationales », celles présentes dans le pays avant l’arrivée des colons britanniques, en 1823.

Selon un rapport de la Commission européenne, mis à jour en mai, « il existe des tensions de longue date » entre les Rohingya et « la communauté bouddhiste du Rakhine », et « la ségrégation communautaire [y est] institutionnalisée ». Le document met en avant de nombreuses restrictions auxquelles les minorités musulmanes doivent se plier :

« Ils ne peuvent pas voyager sans autorisation, ni travailler en dehors de leurs villages, ni même se marier sans l’autorisation préalable des autorités, et n’ont pas accès en suffisance à la nourriture, aux soins de santé et à l’éducation. »

Le document européen ajoute qu’« en conséquence de la limite du nombre d’enfants autorisés pour les couples rohingya, des milliers d’enfants se retrouvent sans certificat de naissance car ils n’ont pas été déclarés ».

La privation de droits ne s’arrête pas là. Les Rohingya ont été officiellement interdits de vote lors des dernières élections générales de novembre 2015 et « n’ont eu droit à aucune représentation politique ».

Pourquoi cette crise revient-elle au cœur de l’actualité ?

Une nouvelle flambée de violences dans l’Etat d’Arakan, souvent en proie à des troubles, a commencé après l’attaque d’une vingtaine de postes-frontières, le 25 août, par des rebelles de l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA), faisant douze morts dans les rangs des policiers. Ce groupe rebelle a émergé récemment, face à l’absence d’avancées sur le dossier de la minorité musulmane. Ces attaques ont déclenché une répression de l’armée et fait plus de quatre cents morts, pour la plupart des Rohingya, selon l’armée. L’ONU évoque plus de mille morts.

« Cette fois, les Rohingya birmans sont la cible d’une campagne de déportation systématique, dont l’objectif semble être qu’elle soit totale et définitive. Une fin de leur monde », rapporte Rémy Ourdan, envoyé spécial du Monde à la frontière banglado-birmane. « Ceux qui restent derrière les fuyards sont exécutés, et les villages sont systématiquement brûlés », dit-il encore.

Le haut-commissaire de l’ONU aux droits humains, Zeid Ra’ad Al Hussein, a déclaré que « la situation sembl[ait] être un exemple classique de nettoyage ethnique » :

« Nous avons reçu de multiples rapports et des images satellitaires montrant des forces de sécurité et des milices locales brûlant des villages rohingya, et des informations cohérentes faisant état d’exécutions extrajudiciaires, y compris de tirs sur des civils en fuite. »

Les rebelles rohingya ont déclaré, dimanche 10 septembre, un cessez-le-feu unilatéral d’un mois, mais le gouvernement birman a répondu qu’il ne négociait pas avec des « terroristes ».

Quels sont les précédents épisodes de violence ?

En 2012, des violences intercommunautaires avaient déjà éclaté dans l’Etat d’Arakan, faisant plus de deux cents morts, principalement parmi les musulmans. Des milliers d’entre eux durent alors quitter leur domicile. Plus de cent quarante mille personnes avaient fui cette année-là et cent vingt mille sont toujours déplacées quatre ans après les faits, vivant dans des camps de misère.

Dans un rapport de 2013, l’ONG Human Rights Watch accusait déjà les autorités birmanes, des membres de groupes arakanais et des moines bouddhistes d’avoir commis des crimes contre l’humanité en menant « des attaques coordonnées contre des quartiers et des villages musulmans en octobre 2012, afin de terroriser la population et de la déplacer de force ». L’organisation estime que les autorités birmanes avaient participé à la destruction de mosquées, lancé des vagues d’arrestations accompagnées de violences et bloqué l’accès des organismes d’aide humanitaire aux personnes déplacées.

Entre 2014 et 2015, « quelque quatre-vingt-quatorze mille personnes (pour beaucoup, des Rohingya) ont fui dans l’irrégularité, à bord d’embarcations précaires, finissant souvent entre les mains de trafiquants et de l’esclavage moderne », rappelle aussi la Commission européenne.

En octobre 2016, une série d’attaques contre des postes-frontières à proximité du Bangladesh fit neuf morts parmi les policiers. Ces attentats, revendiqués par l’ARSA, avaient déclenché une vaste opération de l’armée. Les activités humanitaires avaient alors été suspendues et plus de soixante-quatorze mille Rohingya avaient fui leur village vers le Bangladesh, accusant les forces de sécurité de multiples exactions. C’est le même scénario qui se répète depuis la fin du mois d’août, de façon décuplée.

Où fuient les Rohingya ?

Les Rohingya se sont enfuis en masse à plusieurs reprises au Bangladesh, en Malaisie ou en Indonésie, pour échapper à la répression de la junte birmane alors au pouvoir — notamment en 1978 et en 1991-1992. Plusieurs centaines de milliers de Rohingya vivent encore aujourd’hui dans les camps de réfugiés au Bangladesh, dans une misère absolue. Dans ce pays, ils restent considérés comme des immigrés illégaux.

Aujourd’hui, les Rohingya fuient encore massivement le pays par la mer pour rejoindre la Malaisie, formant le plus grand exode de la région depuis la fin de la guerre du Vietnam.

En mai, la Commission européenne estimait que trois cent mille à cinq cent mille Rohingya vivaient dans des camps de fortune au Bangladesh, en plus des trente-trois mille établis dans deux camps officiels gérés par l’ONU, à Nayapara et à Kutupalong. Depuis le 25 août, l’ONU estime que ce sont trois cent soixante-dix-neuf mille personnes supplémentaires qui ont fui la Birmanie pour le Bangladesh.

Que fait la communauté internationale ?

A la demande du Royaume-Uni et de la Suède, le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé de se réunir mercredi pour évoquer ce dossier, malgré la résistance de la Chine, principal partenaire économique de la Birmanie.

Mardi, Pékin a réitéré son « soutien » à la Birmanie et aux « efforts » des autorités birmanes pour « préserver la stabilité » dans l’ouest du pays.

Des dirigeants de pays à majorité musulmane, dont le Bangladesh, l’Indonésie, la Turquie et le Pakistan, ont exhorté Naypyidaw [capitale du pays depuis 2005] à mettre fin aux violences dans l’Etat d’Arakan. En visite dans les camps de réfugiés, la première ministre bangladaise, Sheikh Hasina, a affirmé que c’était à la Birmanie de « résoudre » cette crise.

Que répond le gouvernement birman ?

Face à une crise sans précédent, le silence de Mme Aung San Suu Kyi, conseillère spéciale de l’Etat et porte-parole de la présidence, passe mal auprès de la communauté internationale. Pressée de réagir, la Prix Nobel de la paix a préféré annuler un déplacement pour l’Assemblée générale de l’ONU prévu à la fin de septembre. Celle-ci a cependant annoncé qu’elle s’adresserait à la nation birmane dans une allocution télévisée le 19 septembre pour « parler de réconciliation nationale et de paix ».

L’an dernier, à la tribune des Nations unies, Mme Aung San Suu Kyi, qui dirige de facto le gouvernement birman depuis avril 2015, avait pourtant promis de soutenir les droits des Rohingya.

Sa tâche est notamment compliquée par la montée de bouddhistes extrémistes ces dernières années et par la grande autonomie de l’armée birmane, qui reste toute puissante dans cette zone de conflit.

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