L’engouement architectural pour le béton russe

Photo : VuLieu.net

 

Delphine et Bastien, un couple de trentenaires parisiens, compte partir en Russie cet été. Mais plutôt que de visiter les cités princières de l’incontournable Anneau d’or, ils ont choisi de s’offrir un “shoot” d’architecture soviétique.

A Moscou, ils ont prévu d’aller examiner de près le Palais des Pionniers (1963), l’intimidante Académie des Sciences (1988) ou des bâtiments inspirés de l’architecte français Le Corbusier (qui séjourna trois fois en Russie), tels que la Maison du Commissariat du Peuple (1928), la Maison-commune sur le boulevard Gogol (1930) et le Palais de la Culture de l’usine Likhatchev (1930), construit sur les ruines du monastère Simonov pour devenir un palais destiné au prolétariat.

Issue de l’avant-garde du constructivisme des années 1920, l’architecture soviétique, qu’elle soit néoclassique stalinienne, moderniste ou postmoderniste, fascine une nouvelle génération de fans et de voyageurs captivés par ce monumentalisme brutal, entre démesure pompeuse et grandeur perdue.

Dans la lignée de ce tourisme récréatif (et nostalgique ?), des blogs entiers d’amateurs sont dédiés à “la quintessence de la beauté de la ruine architecturale soviétique”. Carcasses d’usines, stades olympiques à l’abandon, théâtres au papier peint défraîchi, mosaïques à la gloire du travailleur, sanatoriums délaissés gisant de l’autre côté du rideau de fer exercent un surprenant attrait, voire une fascination ambiguë.

“C’est un monde social et historique”

L'Académie des sciences, à Moscou (Frédéric Chaubin)
L’Académie des sciences, à Moscou (Frédéric Chaubin)

Il y a encore quelques années, cette architecture – symbole d’une laideur grise et totalitaire – était dénigrée. Aujourd’hui, les comptes @SocialistModernism ou @brutal_moscow comptent sur Instagram des milliers d’abonnés qui s’extasient sur les œuvres constructivistes d’avant-garde des années 1920 et 1930 signées Tatline, Rodchenko ou Melnikov (dont le mythique Gosplan Garage). Et s’émerveillent du Centrosoyouz (1928-1936) imaginé par Le Corbusier à Moscou, mais surtout des “monstres de béton” des années 1960 et 1970.

A Kaliningrad, la Maison des Soviets, mastodonte brutaliste aux mâchoires d’acier qui confine à la farce architecturale, a acquis un statut quasi mystique. Quant aux forêts de bâtiments bétonnés, les fameux “khrouchtchevki” des banlieues grises, “no-go zones” absolues, elles sont, dix ans après les vidéos de l’artiste Cyprien Gaillard, prisées des photographes, des cinéastes et des stylistes. Tel le créateur moscovite Gosha Rubchinskiy, nouveau pape de la street culture postsoviétique, qui organise ses défilés de Kaliningrad à Ekaterinbourg au milieu des barres d’immeubles décrépis.

Bien entendu, tout le monde n’est pas de cet avis puisque, à la demande de Vladimir Poutine, près de 8.000 khrouchtchevki seront démolis dans les années à venir à Moscou. Ce qui, pour l’écrivain Boris Minaev, signifie “l’adieu à toute une civilisation, à une planète, à toute notre vie. C’est un monde social et historique que nous allons perdre, là, sous nos yeux. Il va disparaître comme ont disparu la Rome et la Grèce antiques”.

La question de cet héritage encombrant est épineuse dans un pays où la pression des politiques et promoteurs fait rage, préférant raser l’ancien pour construire du nouveau, toujours plus cher et plus haut. En 2017, la fondation Le Corbusier s’inquiétait par voie officielle de la survie du bâtiment Centrosoyouz à Moscou, qui doit avoir comme voisin une tour d’affaires de 58 mètres. La tour Choukhov (1922), ancienne fierté bolchevique menacée de démolition, a, elle, été sauvée grâce à la mobilisation de nombreux activistes locaux et internationaux.

“Outsiders esthétiques”

Le bâtiment du Narkomfin, à Moscou, symbole du constructivisme, devant un gratte-ciel stalinien (Stanislav Krasilnikov/Tass/Getty Images)
Le bâtiment du Narkomfin, à Moscou, symbole du constructivisme, devant un gratte-ciel stalinien (Stanislav Krasilnikov/Tass/Getty Images)

Au pays de l’Etat tout-puissant, beaucoup d’édifices sont épargnés grâce aux initiatives privées. Ainsi, le garage de bus Bakhmetiev (1927), construit par Konstantin Melnikov, a été entièrement restauré par Dasha Zhukova, ex-épouse du milliardaire russe Roman Abramovitch et collectionneuse d’art contemporain, qui y installa sa galerie entre 2008 et 2012. Celle-ci a aujourd’hui déménagé dans l’enceinte du parc Gorki, dans un ancien pavillon des années 1960 repensé par l’architecte star Rem Koolhaas qui a pris soin de conserver à l’intérieur les symboles communistes, comme le carrelage et les panneaux en mosaïque.

Koolhass rénove également la galerie Tretiakov de la Maison centrale des Artistes (1983), encore menacée de démolition il y a peu, qui abrite des œuvres phares de Malevitch, Kandinsky ou Chagall. Une usine à pain désaffectée au nord-ouest de Moscou, construite par Alexandre Nikolski en 1931, va, elle, accueillir en 2019 un musée d’art moderne, sous l’impulsion de la banque VTB et du musée des Beaux-Arts Pouchkine.

Il y a tout juste un an, la fondation V-A-C, nouveau centre d’art contemporain, a été inaugurée dans le très branché quartier Octobre Rouge, au sein de la centrale électrique étatique numéro 2, longtemps abandonnée. Le lieu a été entièrement rénové par l’architecte Renzo Piano et financé par Leonid Mikhelson, l’un des hommes les plus riches du pays.

Aujourd’hui, il reste néammoins tout un pan de l’histoire architecturale soviétique largement sous-estimé. C’est le thème du fascinant ouvrage “CCCP” (“Cosmic Communist Constructions Photographed”, éd. Taschen), qui s’est écoulé à plus de 80.000 exemplaires dans le monde. Le journaliste et photographe Frédéric Chaubin y a recensé près d’une centaine de “beautés brutalistes” totalement méconnues situées dans quatorze anciennes Républiques soviétiques construites entre 1970 et 1990. De Moscou à Kaliningrad, de Tbilissi à Novgorod, de Saint-Pétersbourg à Yalta, l’auteur a traqué ces étranges “outsiders esthétiques” et autres “constructions communistes cosmiques”.

Quelques réhabilitations se profilent

Le théâtre d'art dramatique Fiodor Dostoïevski, à Novgorod (Frédéric Chaubin)
Le théâtre d’art dramatique Fiodor Dostoïevski, à Novgorod (Frédéric Chaubin)

A ses yeux, ces ovnis de béton inclassables représentent “un élan chaotique provoqué par un système politique qui tombait en décrépitude. Leur diversité annonce la fin de l’URSS et témoigne d’une renaissance inattendue de l’imagination, un bourgeonnement jusqu’ici inconnu”. Et une liberté des formes qui ne laisse pas indifférent :

“Vous faites de belles photos de bâtiments laids”, lui avait fait remarquer une lectrice lors d’une présentation. “Accidents heureux pour certains, fautes de goût pour d’autres, ils ont surtout en commun d’avoir su esquiver les normes”, rétorque-t-il aujourd’hui.

Parmi les “monstres” les plus fascinants, le mémorial de Lenine à Gorki par Leonid Pavlov (1987), le théâtre d’art dramatique Fiodor Dostoïevski, chef-d’œuvre onirique de Vladimir Somov à Novgorod, un institut technologique avec une soucoupe volante écrasée sur le toit à Kiev, ou encore l’incroyable silhouette du centre de repos de Druzhba (1985) à Yalta, édifice au bord de la mer Noire qui fut, à l’époque, pris par le Pentagone pour une rampe de lancement…

Entre indifférence et rejet, la reconnaissance patrimoniale de ces œuvres est loin d’être acquise : “La faillite de l’URSS a développé une forme d’amnésie, de déni associé à ces années de naufrage. Aujourd’hui, néanmoins, grâce à l’intérêt des nouvelles générations, quelques réhabilitations se profilent”, conclut Frédéric Chaubin. Abandonner ? Détruire ? Détourner ? Conserver ?

Dans ce jeu étrange d’attraction-répulsion, la survie du dernier legs de l’architecture soviétique reste encore en suspens.3393

Source :

Nouvelobs

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