Parler français ? Il n’y a pas de Français sur les chantiers

Source: Getty Images

 

Rencontre avec des ouvriers, portugais en majorité, pour discuter de la clause Molière. Si elle est jugée inutile vu le nombre d’étrangers sur les chantiers, le b.a.-ba du français est requis, question de sécurité.

Nous sommes au rez-de-chaussée du bungalow qui sert de vestiaire, de cuisine et de salle à manger du chantier. Il est midi, c’est l’heure du déjeuner. «Venez à la pause de midi. C’est le seul moment tranquille de la journée. Il y a trop de bruit sur le chantier en ce moment, on fait du terrassement. Puis ils seront tous là», m’a proposé José, chef de chantier. Ouf, enfin une proposition généreuse. Il faut dire que – la clause Molière oblige (1) -, ce n’est pas facile de parler aux ouvriers en bâtiment en ce moment.

Je suis allée voir plusieurs fois l’énorme chantier de la Sorbonne Nouvelle près du cimetière Picpus : à vélo, ce n’est pas loin, et j’aime bien la vue dégagée sur l’un des cimetières les plus secrets de la capitale. J’ai laissé une lettre pour le responsable du chantier, expliquant que je voulais écrire quelque chose sur le cosmopolitisme sur les chantiers et la clause Molière qui s’y mêle depuis peu. La réponse a été simple et tenait en une seule phrase courte : impossible, et ce n’est pas la peine d’insister.

Clause Pessoa version bilingue

Alors quand dans la même journée je suis tombée par hasard sur une rue barrée pour cause de montage d’une grue pas loin de chez moi, dans le XIe arrondissement, et que le chef de chantier a bien voulu que je vienne parler aux ouvriers qui travaillent sur le chantier de construction d’un immeuble de logements collectifs et m’a proposé même de les rejoindre pour le déjeuner, ça tenait presque du miracle.

Nous voilà donc à table. En fait, nous ne sommes pas très nombreux et ce n’est pas très cosmopolite non plus. C’est le début du chantier, m’a expliqué José. A ce stade, il n’y a pratiquement que des Portugais qui y travaillent. Nous sommes donc cinq, quatre Portugais et une Slovène, et nous prenons tous un petit verre de vin portugais. Ce n’est pas vraiment autorisé, on va fermer les yeux. Est-ce qu’ils ont entendu parler de la clause Molière qui veut imposer le français sur le chantier ? Ils se tournent tous vers Firmino, le seul parmi eux qui est né en France, et qui regarde la télé, ajoute Amado. «Parler français ? Pourquoi ? Il n’y a pas de Français sur les chantiers, ils sont tous dans les bureaux. Même nos chefs sont portugais, les Portugais de la deuxième ou même de la troisième génération, comme José. Alors nous parlons portugais entre nous. Quand vont arriver les autres, on ne parlera plus», raconte Firmino, tout en mangeant son plat.

«Comment ça, vous ne parlerez plus ? Et c’est qui, les autres ? – Des Pakistanais, des Egyptiens, des Polonais, des Turcs… Ceux qui interviennent pour le carrelage, la peinture, la plomberie… Ils ne comprennent pas le français. Ils restent entre eux. On se dit bonjour le matin, c’est tout. On ne se parle pas. On mange ensemble, mais pas à la même table. Nous n’avons pas la même culture, ni la même façon de vivre. Nous, on mange du porc, on boit de l’alcool… Vous voyez bien.»

Et la sécurité ? Est-ce que ça pose vraiment un problème pour ceux qui ne sont pas francophones, des Turcs, des Pakistanais… ? C’est de nouveau Firmino qui répond. Il connaît bien la situation, il va rester sur le chantier encore quelques mois – jusqu’au sixième étage, dit-il – tandis que les autres, les terrassiers Carlos, Reis et Amado, vont partir à la fin de la semaine. Oui, c’est un problème quand on ne comprend pas parfaitement les consignes de sécurité. Tous les lundis, ils font une table ronde avec José sur la sécurité. C’est leur priorité : zéro accident. Alors quand on ne comprend pas bien la langue, ce n’est pas évident. C’est un fait.

La conversation sur la francophonie se poursuit sur le chantier d’en face où Emmanuel, un autre Portugais, vient de livrer de gros contrepoids en béton pour la grue qui a été installée la veille. C’est celui qui parle le moins bien français. Mais il ne vit en France que depuis deux ans et continue à apprendre, dit-il, très souriant. Il veut bien me prêter son casque pour que je puisse aller voir José, en train d’observer attentivement les mouvements de la pelleteuse et donner quelques indications en portugais à Reis, le conducteur. Il parle en portugais à Reis, Carlos et Amado, et plutôt en français à Firmino. Ils ont grandi tous les deux en France et sont très l’aise dans les deux langues. Finalement, à ce stade du chantier, c’est plutôt la clause Pessoa, mais en version bilingue.

Sujet délicat

«On est entre nous, raconte José. Comme les Turcs, qui vont venir sur le chantier plus tard, vont rester entre eux. Ou les Polonais qui vont poser le carrelage, pareil. Puis les Egyptiens qui sont spécialisés dans la peinture. Ou les Italiens pour la menuiserie extérieure. Ce qui est important dans cette histoire, c’est d’arriver à se comprendre. A comprendre, par exemple, les exigences précises des architectes ou de la maîtrise d’œuvre. C’est peut-être clair pour le chef d’équipe, mais pas toujours pour ceux qui travaillent avec lui.»

Un autre exemple : on lui a envoyé récemment un grutier qui venait d’un pays européen et ne parlait pas un seul mot de français. Il a été bien obligé de le renvoyer. Il ne peut pas se permettre d’embaucher un grutier qui ne parle pas français, dit-il.

Mais c’est un sujet délicat en ce moment. D’ailleurs il ne faudra pas que je mentionne le nom de l’entreprise, ni la localisation du chantier, étant donné que je n’ai pas demandé l’autorisation du service communication et que lui, de son côté, n’y a pas pensé non plus quand j’ai commencé à lui parler de la clause Molière dans la rue. J’ai envie de le corriger : de la clause Pessoa. A ce stade du chantier, bien entendu.

(1) Plusieurs conseils régionaux de droite (Ile-de-France, Hauts-de-France, Normandie et Auvergne-Rhône-Alpes) ont annoncé vouloir imposer l’usage du français sur les chantiers de construction publics.

Source: Liberation

Par: Brina Svit

22 mars 2017

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