Traquer les contribuables sur les réseaux sociaux est un non-sens éthique

Le gouvernement veut utiliser les données personnelles pour lutter contre la fraude fiscale, or la force des réseaux sociaux tient justement au fait de se construire une vie en ligne détachée de notre vie réelle.

Photo : liberation

 

Afin de lutter contre la fraude fiscale, le ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, a récemment annoncé une expérimentation inédite qui consiste à scruter les réseaux sociaux des contribuables, en se donnant pour but d’identifier d’éventuels signes extérieurs de richesse censés révéler des biens qui n’auraient pas été déclarés. L’argument est le suivant : «Si vous vous faites prendre en photo, de nombreuses fois, avec une voiture de luxe alors que vous n’avez pas les moyens de le faire, peut-être que votre cousin ou votre copine l’a prêtée, ou peut-être pas.» (1) Or cet argument nous semble, non seulement sociologiquement, mais éthiquement problématique. Il instaure une suspicion généralisée en instituant une surveillance de la plupart de nos faits et gestes dans des espaces virtuels (les réseaux sociaux) censés être encore des lieux de liberté d’expression, de sociabilité et de convivialité, du moins dans des sociétés qui se veulent démocratiques.

Rappelons à cet égard que l’idéal qui accompagne l’épanouissement des réseaux sociaux renvoie au fait de pouvoir avoir une vie en ligne qui soit détachable de notre vie réelle. Les dispositifs de production de soi, de contenus et de publics contribuent au «mouvement expressiviste du web» (2), en favorisant ainsi l’émergence d’un soi pluriel et fragmenté. Ce qui ressort d’un point de vue sociologique de la construction de modes de sociabilité en ligne est une ouverture sur un mode d’être plus horizontal, qui tend à déjouer les ordres établis et le poids des déterminations (sociales). Les réseaux ont quelque chose de commun avec la culture du soi dans la mesure où ils interviennent comme des modes de subjectivation où la virtualité participe d’une libre construction de soi, ou tout du moins qui est censée être libre. C’est la force des réseaux sociaux en ligne que d’accentuer des dynamiques d’horizontalité et de jeu dans la construction des identités. On s’expose en montrant des parts de soi que l’on souhaite, à un moment donné, mettre en scène.

Projection fantaisiste de soi

Les pratiques numériques sont en ce sens des pratiques sociales qui reposent sur des revendications souvent très fortes en termes d’autonomie, de liberté d’expression et de reconnaissance. Des valeurs existentielles sont concernées par ces pratiques qui sont loin d’être systématiquement réductibles à des modes de dévoilement de soi qui seraient totalement naïfs et inconsidérés. Il est ainsi bien connu que l’identité numérique est moins un dévoilement pur et simple de soi que, souvent, une projection de soi, qui peut très bien être absolument ludique, fantaisiste, voire futile. Vis-à-vis de cela, les arguments avancés par Gérard Darmanin ne tiennent pas ; ils sont décalés par rapport à ce que peut signifier le jeu des identités en ligne, et qui a été bien montré par de nombreux chercheurs en sciences sociales qui étudient les pratiques de subjectivation en ligne.

De plus, un autre aspect qui nous apparaît hautement problématique, d’un point de vue éthique, est une tendance qui revient à accentuer des logiques d’analyse de données personnelles, en instituant donc très explicitement une surveillance généralisée à tous nos moments de l’existence. Ce ne sont plus seulement les Gafa qui exploitent nos données, mais l’Etat démocratique qui les scrute en laissant présager de graves confusions entre les informations que nous avons pu laisser au gré de nos expositions sur la toile et ce que nous sommes existentiellement, c’est-à-dire par l’invention permanente de nous-mêmes. Or donner aux individus les moyens de se penser comme des sujets autonomes et créatifs, est une manière de rappeler que l’expérience de l’agir repose sur une certaine capacité d’assumer des lignes de fuite, ainsi qu’un certain jeu dans la manière dont nous pouvons nous exposer sur la toile. Il n’y a pas d’épanouissement individuel possible sans décentrement, sans possibilité d’explorer des modes d’action (qu’ils soient réels ou virtuels). Il y a là un enjeu important pour la réflexion sur la construction des identités à l’ère numérique, mais également un enjeu d’éthique sociale de premier ordre.
Régime de suspicion généralisée

Ce que les dispositifs technologiques rendent possible aujourd’hui, à savoir l’identification de nos données personnelles, ne doit pas nous faire négliger les éléments hétérogènes qui contribuent à définir l’identité (toujours plurielle) d’une personne. C’est une telle conception de l’identité que nous devons assurément continuer à cultiver, en lui laissant la possibilité de s’inventer des territoires existentiels variés et hétérogènes, déconnectés de la «vraie vie». L’enjeu éthico-politique est de taille car c’est dans une telle liberté d’être et d’apparaître en réseau (même avec la part d’insignifiance que peut sembler générer ces modes d’être dits «virtuels»), que se justifie l’existence d’une personne, qui est censée accéder librement au fait de pouvoir toujours se sentir comme étant soi-même comme un autre.

Enfin, il convient de s’interroger en profondeur sur le sens que nous entendons conférer à l’évolution de nos sociétés hypermodernes. Nous ne cesserons à cet égard de le répéter : ce qui est technologiquement possible n’est pour autant pas toujours socialement souhaitable. Dans le cas du projet annoncé de scruter les réseaux sociaux des contribuables, c’est clairement un régime de suspicion généralisée qui s’instituerait. Or les conditions d’une bonne coexistence et du désir d’être ensemble sont ici en jeu. Comme l’a justement écrit à ce propos Zygmunt Bauman : «Sans confiance, le réseau des engagements humains s’écroule, faisant du monde un endroit encore plus dangereux et plus effrayant.» (3) A travers cette question de la confiance, c’est une grande part de l’équilibre de notre coexistence qui est en jeu : à nous donc de savoir si nous voulons bâtir nos sociétés sur la défiance ou sur la confiance, sur la surveillance ou sur la libre expression des subjectivités.

Source :

liberation

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*


thirteen − one =